II

LES trois hommes se trouvaient assis dans le petit bureau d'Alfred Lee. Ils regardèrent le calendrier en question où les dates se trouvaient indiquées en gros caractères d'imprimerie sur des feuilles à détacher.

« Excusez-moi, monsieur, fit Tressilian, la feuille a bien été enlevée. Nous sommes aujourd'hui au 26.

— Ah ! pardon. Quelle est la personne qui s'est chargée de ce soin ?

— Mr. Lee, monsieur, comme tous les matins. Mr. Alfred Lee est un monsieur très ordonné.

— Je vois cela. Merci. »

Tressilian sortit et Sugden demanda, l'air inquiet :

« Monsieur Poirot, trouvez-vous quelque chose de drôle à ce calendrier ? »

Poirot haussa les épaules et dit :

« Ce calendrier n'a aucune importance. Je me livrais simplement à une petite expérience. »

Le colonel Johnson annonça :

« L'enquête pour demain. Naturellement, le débat sera ajourné.

— Bien, monsieur. J'ai vu le coroner et tout est prêt. »

George Lee entra dans la pièce, en compagnie de sa femme.

Le colonel Johnson les salua :

« Bonjour. Asseyez-vous, je vous prie. Je voudrais vous poser quelques questions sur un point qui ne me paraît pas très clair.

— Je m'efforcerai de vous aider autant qu'il me sera possible, déclara George Lee d'un ton déclamatoire.

— Bien sûr », prononça faiblement son épouse.

Le chef constable fit un signe à Sugden, qui commença :

« Il s'agit des coups de téléphone que vous avez lancés le soir du crime. Mr. Lee, vous dites avoir téléphoné à Westeringham. »

Calme, George répondit :

« Oui. À un de mes agents électoraux. Vous pouvez le convoquer pour… »

Le chef de police leva la main pour arrêter le flot de discours de George Lee, membre du Parlement.

« Très bien, très bien, Mr. Lee. Nous ne mettons pas ce point en doute. Vous avez eu la communication à huit heures cinquante-neuf exactement.

— Euh… ma foi, je ne pourrais préciser.

— Ah ! fit Sugden, triomphant. Nous, nous en sommes certains. Nous avons pour principe de toujours vérifier ces détails de façon méticuleuse. La communication a commencé à huit heures cinquante-neuf pour se terminer à neuf heures quatre. Votre père, Mr. Lee, a été assassiné à neuf heures quinze. Une fois de plus, je me vois obligé de vous demander l'emploi de votre temps.

— Je vous l'ai déjà dit… je téléphonais.

— Non, Mr. Lee, pas au moment du crime.

— C'est ridicule. Vous devez avoir fait erreur. Enfin, peut-être avais-je fini cette conversation. Ah ! oui, je m'en souviens, je me tâtais avant de demander une nouvelle communication… me demandant si réellement cela valait la peine de faire… cette dépense… lorsque j'entendis du bruit à l'étage au-dessus.

— Je ne pense pas qu'il vous faille dix minutes pour décider si oui ou non vous allez demander une communication téléphonique ! » lui dit Sugden.

George rougit comme une pivoine et bafouilla :

« Que dites-vous ? Que diable osez-vous insinuer ? Quelle audace ! Douteriez-vous de ma parole… de la parole d'un homme de ma situation ? Dois-je vous rendre compte de chacun de mes instants ? »

Le chef de police Sugden répliqua avec un flegme qui fit l'admiration de Poirot :

« C'est l'habitude. »

Furieux, George se tourna vers le chef constable.

« Colonel Johnson, approuvez-vous cette… attitude sans précédent ? »

D'une voix cassante, le chef constable répondit :

« Dans une affaire de meurtre, Mr. Lee, certaines questions doivent être posées… et il convient d'y répondre.

— J'y ai déjà répondu ! J'avais fini de téléphoner et… je discutais avec moi-même si je devais demander une autre communication.

— Vous trouviez-vous dans cette pièce lorsque l'alarme fut donnée là-haut ?

— Je… oui. »

Johnson se tourna vers Magdalene.

« Il me semble, Mrs. Lee, que vous avez affirmé que vous étiez en train de téléphoner lorsque le bruit se produisit chez votre beau-père et qu'à ce moment vous vous trouviez seule dans ce bureau. »

Magdalene se troubla. Elle aspira longuement, jeta un coup d'œil de côté à George… puis à Sugden, et regarda le colonel Johnson d'un air suppliant.

« Oh ! Je ne sais vraiment plus ce que j'ai dit… J'étais bouleversée.

— Vous savez que vos réponses ont été prises par écrit ? » l'avertit Sugden.

Elle tourna ses batteries vers le chef de police… de grands yeux implorateurs et des lèvres tremblantes. Mais elle ne rencontra que le regard distant d'un homme d'une stricte moralité qui désapprouve ce genre de femme.

Hésitante, elle murmura :

« Oui… oui… j'ai téléphoné. Je ne sais pas au juste à quel moment…

— Comment ? s'écria George. Où as-tu téléphoné ? Pas ici. »

Le chef de police Sugden dit alors :

« Mrs. Lee, je prétends que vous n'avez pas téléphoné du tout. Où étiez-vous donc et que faisiez-vous ? »

Magdalene, affolée, regarda de tous côtés, puis éclata en sanglots.

« George, dit-elle, ne leur permets pas de me malmener ainsi. Tu sais bien que je ne puis répondre lorsqu'on me bouscule. Je ne me souviens de rien. Je… Je ne sais plus ce que j'ai dit ce soir-là… J'étais si troublée par ce drame horrible… et ils se montrent si méchants pour moi ! »

Elle se redressa d'un bond et quitta la pièce en sanglotant.

George s'écria, plein d'arrogance :

« Qu'avez-vous fait ? Pour rien au monde, je ne permettrai qu'on traite ainsi ma femme ! Vous l'avez effrayée. Elle est très sensible. C'est une honte ! J'en référerai au Parlement sur la méthode scandaleuse employée par la police. »

Il quitta le bureau d'un pas vif en claquant la porte.

Le chef de police Sugden rejeta la tête en arrière et éclata de rire.

« Ils se sont laissé prendre ! Voyons la suite. »

Johnson observa en fronçant le sourcil :

« Voilà qui paraît pour le moins bizarre. Il faut obtenir d'elle une nouvelle déposition.

— Oh ! elle va revenir dans une minute ou deux, déclara Sugden… dès qu'elle aura trouvé une explication convenable. N'est-ce pas, monsieur Poirot ? »

Poirot sembla sortir d'un rêve et sursauta :

« Pardon ?

— Je disais qu'elle allait revenir.

— Peut-être… c'est possible… Oh ! oui.

— Qu'avez-vous, monsieur Poirot ? demanda Sugden. Venez-vous de voir un spectre ?

— Ma foi, répondit Poirot, je suis prêt à le croire. »

Impatient, le colonel Johnson demanda à son subordonné :

« Voyons, Sugden, est-ce tout ? »

L'autre répondit :

« J'ai encore vérifié l'ordre d'arrivée de chacun sur la scène du meurtre. Sitôt son crime accompli, dès que le cri de la victime a jeté l'alarme, l'assassin sort de la pièce qu'il referme du dehors au moyen de pinces, ou d'un outil quelconque, et l'instant d'après il se trouve mêlé au groupe des personnes qui se précipitent vers la chambre de Mr. Lee. Malheureusement, il est difficile de savoir qui chacun a vu parce que les souvenirs s'embrouillent en de tels moments. Tressilian dit qu'il a vu Harry et Alfred traverser le vestibule et monter l'escalier. Ce témoignage les met hors de cause ; du reste, nous ne les avons jamais suspectés. Si j'ai bien compris, Miss Estravados est venue très tard… une des dernières. Tout porte à croire que Farr, Mrs. George et Mrs. David furent les premiers. Chacun de ces trois affirme qu'un autre se trouvait là devant lui. Et il est assez difficile de distinguer entre un faux témoignage et un mensonge involontaire. Tout le monde a couru vers le lieu du crime… c'est une affaire entendue… il est plus difficile de dire dans quel ordre.

— Attachez-vous une grande importance à ce détail ? demanda lentement Poirot.

— Oui, monsieur, car il s'agit du temps… Rappelez-vous que le criminel n'a disposé que d'un temps très court.

— Je suis de votre avis. Cette question de temps joue un rôle primordial en l'affaire. »

Sugden reprit :

« Et ce qui complique encore l'histoire, c'est qu'il y a deux escaliers. Le grand escalier part du vestibule à une distance égale du salon et de la salle à manger. Le second escalier se trouve à l'autre bout de la maison. C'est celui qu'a pris Stéphen Farr. La chambre de Miss Estravados est située juste en haut de cet escalier. Tous les autres prétendent avoir emprunté celui du vestibule.

« Cela prête, en effet, à confusion. »

La porte s'ouvrit et Magdalene entra précipitamment. La respiration haletante et les pommettes rouges, elle s'approcha de la table et annonça d'une voix calme :

« Mon mari se figure que je me repose, mais je me suis glissée, sans bruit, hors de ma chambre. »

Elle tourna vers le chef constable des yeux suppliants :

« Colonel Johnson, si je vous dis la vérité, vous la garderez pour vous, n'est-ce pas ? Il n'est pas nécessaire de la rendre publique.

— Mrs. Lee, s'agit-il d'une question n'ayant rien à voir avec le crime ?

— Oui. Cela ne concerne que… ma vie privée. »

Le chef constable lui dit :

« Mieux vaut vous soulager la conscience, Mrs. Lee. À nous de juger ensuite. »

Les yeux baignés de larmes, Magdalene lui dit :

« Oui, j'ai confiance en vous. Vous paraissez si bon. Voici : Quelqu'un… »

Elle s'interrompit.

« Et après, Mrs. Lee ?

— Hier soir, je voulais téléphoner à une personne… à un de mes amis, et je ne voulais pas du tout que George le sache. J'ai bien tort, je l'avoue, mais c'est ainsi. Après dîner, je me décidai à téléphoner, croyant mon mari assis tranquillement dans la salle à manger. Mais quand j'arrivai près de cette porte, j'entendis George en train de téléphoner. J'attendis…

« Où attendîtes-vous, madame ? demanda Poirot.

— Il y a une penderie pour les manteaux derrière l'escalier. Je me glissai dans ce coin sombre d'où je pourrais voir George sortir du bureau. Mais il ne sortait pas et soudain se produisit le bruit là-haut. Entendant le cri de Mrs. Lee, je m'élançai dans l'escalier.

— Ainsi, votre mari n'a pas quitté cette pièce avant le moment du crime ?

— Non.

— Et vous-même êtes demeurée dans ce recoin derrière l'escalier, de neuf heures à neuf heures et quart ? demanda le chef constable.

— Oui, mais je ne pouvais le dire, vous comprenez ! On aurait voulu savoir ce que je faisais là. Il m'était difficile de répondre à vos questions devant mon mari. »

Sèchement, Johnson acquiesça :

« Évidemment ! »

Elle lui adressa un sourire enjôleur.

« Je me sens soulagée de vous avoir confessé la vérité. Mais vous ne répéterez rien à mon mari. C'est promis, n'est-ce pas ? Je sais que je peux avoir confiance en vous… en vous tous. »

Son regard suppliant enveloppa les trois hommes. Puis, elle quitta la pièce en hâte.

Le colonel Johnson poussa un soupir.

« Ma foi, cela s'est peut-être passé ainsi. Son histoire semble plausible. D'autre part…

— Elle peut mentir encore, acheva Sugden. Nous n'en savons rien. »

 

Le Noël d'Hercule Poirot
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